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Juridique

Travaux urgents en cours de bail : les obligations du locataire et du bailleur

Une fuite, une chaudière hors service, un tableau électrique qui noircit : certaines réparations ne peuvent pas attendre la fin du bail. L'article 1724 du code civil oblige le locataire à les supporter, mais lui ouvre un droit à diminution du loyer au-delà de vingt et un jours. Où passent exactement les frontières, et comment mener le chantier sans se mettre en tort.

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Travaux urgents en cours de bail : les obligations du locataire et du bailleur

Une chaudière qui lâche en décembre, une fuite qui traverse un plafond, un tableau électrique qui noircit : en cours de bail, certaines réparations ne peuvent pas attendre l’échéance du contrat. Le propriétaire qui gère son bien seul doit alors agir vite, dans un logement qu’il n’occupe pas et sur lequel son locataire détient un droit de jouissance paisible.

Pourtant, beaucoup de propriétaires abordent ce moment avec deux idées fausses. Les premiers estiment que l’urgence autorise tout, y compris à faire entrer un artisan quand bon leur semble. Les seconds renoncent au premier refus du locataire et laissent le désordre s’aggraver. Les deux postures coûtent cher : la première expose à une interruption du chantier décidée par un juge, la seconde à une dégradation du logement dont le bailleur reste, lui, responsable.

La règle applicable est ancienne et courte. L’article 1724 du code civil impose au locataire de supporter les réparations urgentes, et lui ouvre en retour un droit à diminution du loyer lorsqu’elles s’éternisent. Reste à savoir où se trouvent les frontières.

Tous les travaux ne se valent pas, et l’urgence obéit à une règle à part

Avant d’écrire au locataire, il faut identifier dans quelle catégorie tombe le chantier : les droits de chacun changent avec elle. L’entretien courant, les menues réparations et les réparations locatives énumérées par le décret n° 87-712 du 26 août 1987 restent à la charge du locataire, en application de l’article 7 d) de la loi du 6 juillet 1989, sauf lorsqu’elles sont occasionnées par la vétusté, une malfaçon, un vice de construction, un cas fortuit ou la force majeure. C’est le terrain des responsabilités de réparation du locataire.

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À l’inverse, le bailleur doit entretenir les locaux en état de servir à l’usage prévu et exécuter les réparations autres que locatives nécessaires à leur conservation normale : c’est l’article 6 c) de la même loi, qui lui impose par ailleurs de délivrer un logement décent. De ce bloc relèvent les travaux à la charge du propriétaire.

Les travaux urgents ne forment pas une troisième catégorie autonome. Ils constituent un sous-ensemble des obligations du bailleur : celui dont l’exécution ne peut pas être reportée. Ce qui change, c’est le régime applicable au locataire. Là où des travaux d’amélioration ou de rénovation énergétique relèvent du droit d’accès organisé par l’article 7 e) de la loi de 1989, les réparations urgentes ajoutent une contrainte propre, posée par le code civil.

Qu’est-ce qu’un travail urgent que le locataire ne peut pas refuser ?

Un travail urgent est une réparation qui ne peut pas être différée jusqu’à la fin du bail sans aggraver le dommage ou compromettre la sécurité du logement. Le locataire doit la supporter, même s’il se trouve privé d’une partie du logement pendant les travaux. Aucune liste légale ne fixe ces cas : ils s’apprécient situation par situation.

Le texte de l’article 1724 est volontairement souple : il vise les réparations « urgentes et qui ne peuvent pas être différées jusqu’à la fin » du bail. Une fuite active, une installation électrique dangereuse, une absence de chauffage en hiver appartiennent sans difficulté à cette famille. Un rafraîchissement de peinture ou le remplacement d’une cuisine vieillissante, non — même si le bailleur y a intérêt et même si le locataire est demandeur.

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La frontière compte, parce qu’elle ne se décrète pas. Qualifier d’urgent un chantier de confort pour obtenir un accès plus facile est une mauvaise stratégie : en cas de contestation, c’est le juge qui apprécie l’urgence, au vu des circonstances, et non la lettre envoyée par le propriétaire. Le bailleur qui gère seul a tout intérêt à documenter le désordre dès qu’il en a connaissance — photos datées, constat de l’artisan, devis — car cette matière servira deux fois : pour justifier l’urgence, et pour discuter ensuite la durée du chantier.

Au-delà de vingt et un jours, le loyer doit être diminué à proportion

C’est le deuxième alinéa de l’article 1724, et c’est la disposition la moins connue des bailleurs : si les réparations durent plus de vingt et un jours, le prix du bail est diminué à proportion du temps et de la partie de la chose louée dont le locataire a été privé. Le principe même de la diminution n’est pas une faveur laissée à l’appréciation du propriétaire : le texte l’énonce comme une conséquence du dépassement du seuil.

En revanche, son montant n’est ni forfaitaire, ni identique d’un chantier à l’autre. Deux paramètres se combinent : la durée de la privation et l’ampleur de ce dont le locataire a été privé. Un échafaudage devant une fenêtre ne se traite pas comme une salle de bains inutilisable pendant six semaines.

Un ordre de grandeur, pour un loyer hors charges de 800 € : un chantier de 45 jours privant le locataire d’une pièce représentant environ 20 % de la surface habitable conduit à discuter une réduction d’environ 240 € au total, soit 20 % du loyer sur la période concernée. Ce calcul n’a rien d’officiel : le texte rapporte la diminution au temps de privation une fois le seuil franchi, et à défaut d’accord entre les parties, il appartient au juge de la fixer.

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D’où la bonne pratique quand on gère seul : proposer soi-même le calcul, par écrit, et le formaliser dans un avenant signé plutôt que de laisser le locataire retenir un montant de son côté. La quittance doit ensuite refléter le loyer réellement dû pour la période, faute de quoi le bailleur crée dans ses propres comptes un impayé qui n’existe pas. Sur le plan fiscal, une diminution réduit le loyer effectivement encaissé, donc les recettes à déclarer ; le traitement des travaux eux-mêmes dépend du régime — revenus fonciers en location nue, bénéfices industriels et commerciaux en meublé — et se vérifie auprès du service des impôts avant la déclaration.

L’erreur fréquente : croire que l’urgence ouvre un droit d’entrée permanent

L’article 7 e) de la loi du 6 juillet 1989 oblige le locataire à permettre l’accès aux lieux loués pour la préparation et l’exécution des travaux, et renvoie expressément aux deux derniers alinéas de l’article 1724. Mais cette obligation est encadrée par un formalisme que l’urgence ne fait pas disparaître.

Avant le début des travaux, le bailleur informe le locataire de leur nature et des modalités de leur exécution par une notification de travaux remise en main propre ou adressée par lettre recommandée avec demande d’avis de réception. Et aucun travail ne peut être réalisé les samedis, dimanches et jours fériés sans l’accord exprès du locataire — un point que beaucoup de propriétaires ignorent, alors que c’est souvent le créneau qui arrange l’artisan.

Une précision utile, car la confusion est fréquente : le défaut de notification ne prive pas le bailleur de son droit de faire exécuter des réparations urgentes, et n’annule pas les travaux réalisés. Ce qu’il fait perdre, c’est la solidité de la position en cas de litige, puisque le non-respect des conditions annoncées est précisément l’un des motifs pour lesquels un juge peut intervenir. Enfin, obliger le locataire à donner accès n’équivaut pas à s’autoriser à entrer : le logement reste son domicile, et le passage en force se règle devant le juge, pas avec un double de clés.

Quand le locataire peut légitimement faire interrompre le chantier

La loi de 1989 prévoit quatre situations dans lesquelles le juge peut prescrire l’interdiction ou l’interruption des travaux : lorsqu’ils présentent un caractère abusif ou vexatoire, lorsqu’ils ne respectent pas les conditions définies dans la notification, et lorsque leur exécution rend l’utilisation du logement impossible ou dangereuse. Un chantier qui s’étire sans raison, ou qui déborde largement de ce qui avait été annoncé, entre dans ce champ.

Le troisième alinéa de l’article 1724 va plus loin : si les réparations sont de telle nature qu’elles rendent inhabitable ce qui est nécessaire au logement du locataire et de sa famille, celui-ci peut faire résilier le bail. C’est une faculté ouverte au locataire, pas une résiliation qui s’opère d’elle-même — mais un bailleur averti mesure ce que cela signifie : un chantier mal calibré peut se solder par la perte du locataire en place, sans le préavis qui aurait accompagné un départ ordinaire.

Lorsque l’ampleur des travaux rend manifestement le maintien dans les lieux intenable, mieux vaut regarder les autres voies plutôt que d’engager un chantier lourd sur un logement occupé. Selon le projet, la reprise du logement peut relever d’un congé pour habiter du bailleur, dont les conditions de forme et de délai sont strictes ; les situations issues d’un contentieux antérieur suivent leurs propres règles, détaillées à propos du congé pour habiter après une procédure judiciaire. Ces voies ne se substituent pas à l’obligation d’entretien : elles se préparent en amont, pas au milieu d’un chantier.

Si vous tardez, le locataire peut faire réaliser les travaux à votre place

L’inaction a aussi son prix. Les articles 1719 et 1720 du code civil obligent le bailleur à délivrer la chose louée et à la maintenir en état de servir à l’usage pour lequel elle a été louée. Sur ce fondement, un locataire confronté à une véritable urgence et à un propriétaire silencieux peut faire réaliser les travaux et en demander le remboursement.

La Cour de cassation l’a rappelé le 28 janvier 2021 (chambre civile 3, pourvoi n° 19-24.349) dans une affaire de tableau électrique brûlé : elle a censuré la décision qui avait rejeté la demande du locataire sans examiner si un tableau électrique en train de brûler ne caractérisait pas une situation d’urgence. L’arrêt ne dit pas que tout locataire peut se substituer au bailleur : il impose d’examiner l’urgence. La charge de prouver l’urgence pèse sur celui qui a pris l’initiative, et une intervention de confort engagée sans accord reste à sa charge.

À l’inverse, la retenue de loyer n’est pas la conséquence naturelle de l’article 1724, qui prévoit une diminution du prix du bail, fixée d’un commun accord ou par le juge, et non une compensation décidée unilatéralement. Le réflexe qui protège le bailleur autonome est simple : répondre par écrit et daté dans les jours qui suivent le signalement, même pour dire que le devis est en cours. Un échange tracé vaut mieux qu’un appel téléphonique dont personne ne gardera la mémoire.

Ce qu’il faut retenir avant d’engager des travaux urgents en cours de bail

Trois repères suffisent à tenir la situation. Le locataire doit supporter les réparations urgentes qui ne peuvent pas attendre la fin du bail, mais uniquement celles-là. Au-delà de vingt et un jours, le loyer est diminué à proportion du temps et de la partie du logement dont il a été privé, selon un calcul à convenir par écrit. Et le formalisme de l’article 7 e) — notification préalable, pas de travaux les samedis, dimanches et jours fériés sans accord exprès — s’applique même quand le chantier presse.

Le reste est une affaire de traces. Le bailleur qui documente le désordre, notifie proprement, propose lui-même la réduction et l’inscrit dans un avenant se trouve, en cas de litige, dans une position bien plus solide que celui qui a improvisé au téléphone. Gérer seul ne signifie pas gérer au fil de l’eau : cela signifie tenir un dossier.

En cas de doute sur la qualification d’un désordre, sur l’ampleur d’une réduction ou sur l’opportunité d’engager un chantier lourd dans un logement occupé, l’ADIL de votre département renseigne gratuitement, et un professionnel du droit peut être consulté avant l’ouverture du chantier plutôt qu’après.

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